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ORIGINAL PAPERS / ARTICLES ORIGINAUX
TROUBLES DE LA DEGLUTITION POST-AVC : DETERMINATION DE LA LETALITE ET DES FACTEURS ASSOCIES A LEUR SURVENUE ET AU DECES AU CHU DE BRAZZAVILLE
POST-STROKE SWALLOWING DISORDERS : DETERMINATION OF LETHALITY AND FACTORS ASSOCIATED WITH THEIR OCCURRENCE AND DEATH AT BRAZZAVILLE UNIVERSITY HOSPITAL
E-Mail Contact - GHISLAIN ARMEL MPANDZOU :
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Résumé Introduction. Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) demeurent la première cause d’hospitalisation en neurologie en Afrique subsaharienne. Parmi, ses complications, les troubles de la déglutition (TD) sont responsables d’une morbimortalité importante. Objectif. Déterminer la létalité et les facteurs associés à la survenue et au décès chez les patients avec des TD post-AVC. Méthodes. Il s’agit d’une étude transversale menée dans le service de neurologie du CHU de Brazzaville entre mars et juillet 2016. Elle incluait les patients hospitalisés pour un AVC confirmé par une imagerie. Les principales variables étudiées étaient la présence des TD et l’issue hospitalière. Les variables secondaires étaient sociodémographiques, cliniques et paracliniques. Résultats. Des 219 patients hospitalisés pour AVC, 59 (26,9%) présentaient des TD, avec un âge moyen de 69,1±13,8 ans (p=0,001) et un sex-ratio de 1,3 (p = 0,25). La consommation d’alcool [OR : 4,48 (1,69-11,84) ; p=0,002] et une double atteinte pyramidale [OR : 11,23 (4,68-26,96) ; p<0,001] étaient les facteurs associés à la survenue des TD. La présence des TD était associée à 95,5% des décès (p < 0,001), avec un risque moindre en l’absence d’antécédents d’AVC [OR : 0,28 (0,09-0,88) ; p=0,029]. Conclusion. Les troubles de la déglutition post-AVC sont fréquents et représentent la principale cause de décès en neurologie. Les facteurs associés à leur survenue sont la consommation d’alcool et l’atteinte pyramidale bilatérale. Le risque de décès est réduit en l’absence d’antécédent d’AVC. Le dépistage systématique et précoce des troubles de la déglutition est crucial pour prévenir les complications inhérentes à leur présence. Mots clés. AVC, Troubles de la déglutition, Décès, Facteurs associés.
Abstract Introduction. Stroke remains the leading cause of neurological hospitalisation in sub-Saharan Africa. Among its complications, swallowing disorders (SD) are responsible for significant morbidity and mortality. Purpose. To determine the lethality and factors associated with the occurrence and death of SD after stroke. Methods. A cross-sectional study was conducted at the neurology department of the Brazzaville University Hospital between March and July 2016. It included patients hospitalised for stroke confirmed by imaging. The main variables studied were the presence of SD and the outcome of patients with TD. Secondary variables were socio-demographic, clinical and paraclinical. Results. Of the 219 patients admitted for stroke, 59 (26.9%) had SD, with a mean age of 69.1 ± 13.8 years (p=0.001) and sex ratio of 1.3 (p=0.25). Factors associated with the occurrence of SD were alcohol consumption [OR: 4.48 (1.69-11.84); p=0.002] and bilateral pyramidal involvement [OR: 11.23 (4.68 -26.96); p<0.001]. The presence of SD was responsible for 95.5% of deaths (p<0.001), with a lower risk in the absence of previous stroke [OR: 0.28 (0.09-0.88); p= 0.029]. Conclusion. Post-stroke swallowing disorders are common and a major cause of death in neurology. Factors associated with their occurrence are alcoholism and bilateral pyramidal involvement. The risk of death is reduced in the absence of a history of stroke. Systematic and early screening of swallowing disorders is essential to prevent the complications associated with its occurrence. Keywords. Stroke, Swallowing disorders, Death, Associated factors.
INTRODUCTION Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) constituent une cause fréquente de handicap avec une altération significative de la qualité de vie (8, 12, 23). En Afrique subsaharienne, leur prévalence était estimée entre 15 et 770 pour 100 000 habitants en 2015 (2). Ils sont considérés comme la deuxième cause de mortalité après la cardiopathie ischémique et constituent un important facteur de risque pour les maladies cardiovasculaires. En tête de liste se trouvent les maladies infectieuses (22, 45). Au CHU de Brazzaville, les AVC constituaient la première cause de mortalité, soit entre 25 et 29% de décès ; la mise en place de l’unité AVC a permis de réduire la mortalité intrahospitalière de 30% (30). Des données récentes rapportent une mortalité intrahospitalière de l’ordre de 10,1 à 16,9% (31, 42). Les troubles de la déglutition (TD), constituent une complication fréquemment observée au cours des AVC. Ils intéressent près de la moitié des patients victimes d’AVC à la phase aiguë et sont associés à une morbimortalité élevée en l’absence d’une prise en charge adaptée et précoce (14, 18, 24). La présence de TD post-AVC est ainsi considérée comme un facteur de mauvais pronostic en raison de leur retentissement sur l’état nutritionnel, la fonction respiratoire et la prolongation de l’hospitalisation (15-17, 24, 39). Au CHU de Brazzaville, une fréquence de 26,9% a été retrouvée dans une publication portant sur le profil des TD post-AVC dans le service de neurologie (27). Les principales complications étaient la déshydratation (25,4%) et la malnutrition (10,2%), ainsi que la bronchopneumopathie d’inhalation (8,5%). A trois mois de suivi, 54,2% des patients étaient décédés ; en raison de la bronchopneumopathie et des fausses routes. La létalité en présence des TD ainsi que les facteurs associés à la survenue des TD et au décès n’avaient pas été abordés dans cette publication. La connaissance de ces données est déterminante pour une optimisation de la prise en charge des patients victimes d’AVC. L’objectif de cette étude de déterminer la létalité et les facteurs associés à la survenue et au décès des patients présentant des TD post-AVC en cours d’hospitalisation. Patients et méthodes Il s’agit d’une étude transversale, menée au CHU de Brazzaville dans le service de neurologie sur 6 mois. Avaient été inclus, tous les patients hospitalisés pour un AVC documenté par une imagerie encéphalique (TDM ou IRM), ayant donné leur consentement éclairé ou dont le consentement a été obtenu auprès d’un tiers informant. N’avaient pas été inclus, les patients présentant un score de Glasgow initial inférieur à 9, un antécédent de cancer ou de toute autre affection oto-rhino-laryngologique (ORL) pouvant être à l’origine des TD, ainsi que ceux présentant des TD secondaires à un AVC antérieur ou toute autre affection neurologique non vasculaire. La variable principale étudiée était la présence ou non de TD. Le dépistage des TD était effectué par la recherche systématique et quotidienne du réflexe nauséeux chez tous les patients par un étudiant en médecine, préparant une thèse d’exercice et formé à l’examen neurologique, sous la supervision directe d’un neurologue senior. Sa diminution ou son abolition indiquait la présence de TD, qui étaient confirmés systématiquement par le test 3Oz de DePippo (13). Les variables explicatives se rapportaient aux caractéristiques sociodémographiques, cliniques, paracliniques et thérapeutiques des patients, qui ont été pour certaines présentées dans une publication initiale (27). Analyse statistique L’analyse des données a été réalisée avec le SPSS 20.0. Les variables quantitatives ont été exprimées en moyenne ± écart-type et les variables catégorielles en effectif et pourcentage. La normalité de la distribution des variables quantitatives a été évaluée au préalable à l’aide du test de Shapiro-Wilk. Les variables explicatives, incluant l’âge (en années), associées à la survenue des TD et au décès en présence de TD ont été déterminées par une régression logistique simple, puis multiple ; dans laquelle les variables avec un p ≤ 20% ont été intégrées. La comparaison concernant l’issue hospitalière des patients avec et sans TD a été réalisée par le test exact de Fisher en raison des effectifs faibles. Le seuil de significativité était fixé à 5%. Clairance éthique et conflit d’intérêts Cette étude a été approuvée par le comité d’éthique pour la recherche en sciences de la santé (CERSSA) de l’université Marien Ngouabi. Les fiches d’enquête ont été anonymisées par un numéro d’identification codé afin de garantir la confidentialité des données. Un consentement éclairé, libre et écrit était obtenu auprès de chaque participant ou, en cas d’incapacité, auprès d’un tiers légalement autorisé. L’étude était conduite conformément aux principes éthiques de la Déclaration d’Helsinki. Les auteurs ne déclarent aucun conflit d’intérêt. RESULTATS Caractéristiques des patients Durant la période d’étude, 219 patients ont été admis pour un AVC, dont 136 (62,1%) hommes et 83 (37,9%) femmes, soit un sex-ratio hommes/femmes de 1,6. L’âge moyen des patients était de 63,41±14,24 ans [27-95 ans]. Les autres caractéristiques sociodémographiques sont présentées dans le tableau I. Un AVC ischémique a été objectivé chez 140 (63,9%) patients et un AVC hémorragique chez 79 (36,1%) patients. Fréquence des troubles de la déglutition Parmi les patients inclus dans l’étude, des TD ont été objectivés chez 59 (26,9%) d’entre eux. La répartition des patients selon la présence ou non de TD, par tranches d’âge et selon les caractéristiques sociodémographiques, est présentée respectivement sur la figure 1 et dans le tableau I. ![]() ![]() Le tableau II et la figure 2 présentent, respectivement, la localisation des AVC ischémiques et hémorragiques, selon la présence ou non de TD. ![]() ![]() Facteurs associés à la survenue des troubles de la déglutition Le tableau III présente les résultats de l’analyse univariée par régression logistique des facteurs sociodémographiques, cliniques, paracliniques et thérapeutiques, associés aux TD. Après une régression logistique multiple, les facteurs associés aux TD dans le modèle final étaient la consommation d’alcool [ORa : 4,48 (1,69-11,84) ; p=0,002] et la présence d’une double atteinte pyramidale [ORa : 11,23 (4,68-26,96) ; p<0,001]. ![]() Décès et facteurs associés au décès en présence des troubles de la déglutition Durant l’hospitalisation, 22 (10%) patients sont décédés, dont 21 (95,4%) avec TD et un (4,5%) sans TD (test exact de Fisher, p<0,001). La létalité était de 35,6% parmi 59 les patients présentant des TD et de 0,6% parmi les 160 sans TD. Le tableau IV présente les résultats de l’analyse univariée par régression logistique des variables sociodémographiques, cliniques, paracliniques et thérapeutiques. Après une régression logistique multiple, dans le modèle final, seule l’absence d’antécédents d’AVC était associée à un risque moindre de décès [ORa : 0,28 (0,09-0,88) ; p=0,029]. ![]() DISCUSSION Facteurs associés à la survenue des troubles de la déglutition Objectivés chez 26,9% des patients dans notre étude, les TD post-AVC sont fréquents au cours des AVC avec une fréquence d’environ 50% (3, 14, 24, 29). Nous avons retrouvé comme facteurs associés à leur survenue, la consommation d’alcool (ORa : 4,48) et la présence d’une double atteinte pyramidale (ORa : 11,23). La consommation d’alcool est l’un des principaux facteurs de risque d’AVC retrouvés au Congo-Brazzaville (5, 6, 42). Une consommation autodéclarée faible ou modérée réduirait le risque d’AVC, sans lien avec une variation génétique des gènes de métabolisation de l’alcool, ce qui laisse supposer qu’une consommation excessive augmenterait ce risque (7). La consommation d’alcool augmenterait également le risque d’hypertension artérielle et de cardiomyopathie dilatée non ischémique (32). En augmentant le risque d’AVC, la consommation d’alcool pourrait contribuer indirectement à la survenue des TD. Cependant, plusieurs autres hypothèses peuvent être émises, quant à son implication dans la survenue des TD post-AVC. Tout d’abord, la consommation d’alcool altère les fonctions frontales en réduisant la substance blanche sous-corticale frontale, du cervelet et du corps calleux, et en provoquant une perte neuronale au niveau du cortex préfrontal, de l’hypothalamus et du cervelet (35, 36). Lorsqu’elle est chronique et excessive, via une neuropathie alcoolique, elle peut réduire la pression du sphincter œsophagien inférieur et occasionner un reflux gastro-œsophagien, ou perturber le péristaltisme œsophagien à l’origine d’une dysphagie (28, 34). Ces altérations neurologiques peuvent affecter la déglutition, dont les troubles seraient potentialisés par la survenue d’un AVC. Par ailleurs, le sevrage alcoolique brutal imposé par l’AVC peut se compliquer d’une myélinolyse centro-pontine et extra-pontine due à un déséquilibre électrolytique, à l’origine d’un syndrome pseudobulbaire (33). Ce déséquilibre électrolytique pourrait également être accentué par l’hyponatrémie observée au cours des AVC dans le cadre du syndrome de perte de sel d’origine cérébrale (cerebral salt-wasting syndrome) ou de sécrétion inappropriée de l’hormone antidiurétique (37, 41). A ce titre, il conviendrait de mener une étude axée sur l’influence de l’alcool sur la survenue de TD post-AVC afin de mieux cerner son implication. La localisation de la lésion vasculaire est également incriminée dans les TD post-AVC. Le second facteur retrouvé dans notre étude était la double atteinte pyramidale, traduisant une atteinte hémisphérique bilatérale. Elle concernait 72,9% des patients présentant des TD, lesquels comptaient deux fois plus de récidives d’AVC. L’atteinte bilatérale du faisceau cortico-nucléaire peut se manifester par un syndrome pseudobulbaire, préférentiellement lors de lésions corticales (11, 24, 26). Cependant, des TD ont été également observés dans notre étude, chez des patients présentant un déficit moteur isolé de l’hémicorps droit et gauche, traduisant une atteinte hémisphérique unilatérale. Les muscles pharyngés et œsophagiens ont une distribution corticale asymétrique entre les deux hémisphères, d’où l’hypothèse d’un hémisphère de déglutition « dominant » (38, 43, 44). Par ailleurs, l’atteinte de certaines régions spécifiques peut également être à l’origine des TD par le biais des troubles de l’attention lors d’une lésion pariétotemporale ou de l’apraxie bucco-faciale lors d’une lésion pariétotemporale gauche (43). Les lésions de l’hémisphère gauche s’accompagnent d’une phase pré-pharyngée plus allongée due notamment aux difficultés d’initiation de la déglutition et celles de l’hémisphère droit, d’une dysfonction pharyngée, concernant les réponses automatiques et la coordination réflexe, plus sévère à la phase aiguë (9, 10, 20, 43). Décès et facteurs associés durant l’hospitalisation Bien que seuls 10% de nos patients soient décédés durant l’hospitalisation, principalement en raison de l’existence d’une unité AVC, 95,4% des décès concernaient les patients présentant des TD (p<0,001) (30). Selon Arnold et al. (3), le risque de décès demeure élevé jusqu’à 3 mois après l’AVC en présence de TD. Les TD post-AVC exposent à un risque nettement accru de décès, principalement en raison des complications respiratoires, notamment la pneumopathie d’inhalation, rapportée dans près de 20% des cas (3) et associée à un pronostic vital défavorable, particulièrement en cas d’aspiration (3 24, 40). En outre, la sous-estimation voire la méconnaissance des TD post-AVC pourraient retarder la mise en place de mesures préventives adéquates (14). La vidéofluoroscopie et/ou la nasofibroscopie représentent actuellement des outils complémentaires fiables pour l’évaluation des différentes phases de la déglutition, qui ne sont pas disponibles dans notre contexte d’exercice (19, 21). L’absence d’antécédents d’AVC était associée à un risque plus faible de décès en présence des TD (ORa : 0,28). Dans les lésions hémisphériques bilatérales, traduisant une potentielle récidive d’AVC sur l’hémisphère controlatéral, la récupération de la déglutition est plus lente, augurant un risque plus élevé de survenue de complications (20). Au Sénégal, 30,6% des décès liés aux AVC concernaient une récidive (25). En outre, la récidive d’AVC est associée à une mortalité plus importante notamment chez l’adulte jeune (1). Des thérapies de rééducation de la déglutition, comme la thérapie comportementale (exercices de rééducation, modifications alimentaires), l’électrostimulation neuromusculaire, la pharmacothérapie (anticholinestérasiques et agents prokinétiques) et la stimulation sensorielle, ont démontré leur bénéfice dans la réduction des complications nutritionnelles et respiratoires ainsi que sur l’amélioration des capacités de déglutition (4). Au Congo, le nombre insuffisant d’orthophonistes et l’absence de pratique de la gastrostomie et des thérapies spécifiques constituent des limites à la prise en charge optimale des TD post-AVC. Limites et forces de l’étude Cette étude présente certaines limites, notamment son caractères transversal et monocentrique, limitant la généralisation des résultats et l’inférence causale. Le dépistage initial des TD reposait sur la recherche du réflexe nauséeux, méthode peu sensible et peu spécifique, pouvant entraîner un biais de classification, malgré la confirmation par le test validé de DePippo. L’absence d’examens instrumentaux d’évaluation de la déglutition a pu conduire à une sous-estimation des dysphagies silencieuses. En revanche, cette étude présente plusieurs forces. Elle repose sur une population bien caractérisée, avec un diagnostic d’AVC confirmé par l’imagerie, et met en évidence des associations fortes et cliniquement pertinentes entre les TD, certains facteurs de risque (alcool, atteinte pyramidal bilatérale) et la mortalité. Elle apporte ainsi des données originales dans un contexte de ressources limités, soulignant l’importance du dépistage systématiques et précoce des TD comme levier majeur de réduction de la mortalité post-AVC. CONCLUSION Les troubles de la déglutition post-AVC sont à l’origine d’une mortalité considérable, réduite en l’absence d’antécédents d’AVC. La consommation d’alcool et une atteinte pyramidale bilatérale sont les facteurs associés à la survenue des troubles de la déglutition. Cependant, l’implication de l’alcool reste à préciser. La prévention primaire et secondaire des AVC ainsi que le dépistage systématique et précoce des troubles de la déglutition sont des mesures cruciales pour réduire l’incidence des AVC et initier des protocoles de prise en charge adaptés dans une approche multidisciplinaire intégrant des orthophonistes. REFERENCES
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