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LA NEUROPHOBIE CHEZ LES MÉDECINS URGENTISTES ET INTERNES AUX URGENCES MÉDICALES DANS LES HOPITAUX TERTIAIRES D’ABIDJAN EN 2024

INTRODUCTION

La neurophobie, ou crainte disproportionnée envers la neurologie, reste une problématique importante dans la formation médicale. Définie initialement par Jozefowicz, elle est liée à la complexité perçue des concepts neurologiques, à la difficulté des examens cliniques et au manque d’exposition pratique [4]. La littérature récente suggère qu’elle touche environ 30 % des étudiants en médecine, un tiers des médecins en début de carrière et des médecins généralistes [7]. En côte d’ivoire, la neurophobie concernait 27,4% des étudiants à Abidjan [5]. Ce phénomène, bien décrit chez les étudiants en médecine, pourrait également concerner les médecins urgentistes et internes, des acteurs clés dans la gestion des urgences médicales dans notre système de santé.

Les urgences médicales constituent souvent le premier recours des patients souffrant d’affections neurologiques aiguës, nécessitant des décisions rapides et précises. Les services d’urgence (SU) dans le monde entier constituent un maillon vital entre la prise en charge pré hospitalière et l’hospitalisation des consultants [10]. Les médecins urgentistes et les internes des hôpitaux constitue le personnel médical de premier contact devant débuter en urgence la prise en charge des patients admis aux urgences médicales pour des affections neurologiques engageant le plus souvent le pronostic vital et fonctionnel des patients. Les urgences neurologiques constituent une activité conséquente dans les services d’urgences et les pathologies rencontrées sont très diverses et sont susceptibles d’entraîner une morbi-mortalité non négligeable si la prise en charge médicale n’est pas optimale dès les premières heures [6].    Selon l’OMS, les troubles neurologiques dépassent 6,3 % de la morbidité et 12 % de la mortalité dans le monde [9]. Ces chiffres ne feront qu’augmenter au fil des années [8]. La complexité décriée de la neurologie [2], pourrait de ce fait représenter un possible frein à la prise en charge optimale des patients avec des affections neurologiques. Forts de ce constat, nous avons réalisé ce travail dont l’objectif a été d’étudier la prévalence de la neurophobie chez les médecins urgentistes et internes aux urgences médicales des hôpitaux tertiaires d’Abidjan.

MÉTHODOLOGIE

  • Type et population de l’étude

Il s’est agi d’une étude transversale menée sur une période de six mois allant de janvier à juin 2024. Nous avons réalisé un échantillonnage exhaustif auprès des médecins urgentistes et internes des hôpitaux qui ont assurés des astreintes et des gardes aux urgences médicales des CHU d’Abidjan. Les CHU de Cocody, de Treichville et d’Angré ont été les CHU de la ville d’Abidjan avec des urgences médicales fonctionnelles au cours de la période d’étude. La médecine d’urgence est une spécialité récente en Côte d’ivoire de ce fait elle est peu connue et donc il y’a peu de médecins spécialistes en la matière. Les urgences médicales fonctionnent avec plusieurs équipes médicales et paramédicales assurant les astreintes de jour et les gardes de nuit. Les internes des hôpitaux représentent encore les pierres angulaires sur lesquelles repose le fonctionnement des urgences médicales . Nous avons inclus dans notre travail, tous les médecins urgentistes et internes des hôpitaux pour qui un consentement été obtenu.

  • Recueil des données

Les données ont été collectées via un questionnaire en ligne, conçu avec le logiciel Google Forms. Ce formulaire a été envoyé de façon individuelle et collective (plateforme d’échange Whatsapp), aux médecins urgentistes et aux internes des hôpitaux via l’application wathsapp. Nous avons recueilli les données socio démographiques (l’âge, le sexe, le nombre d’année d’expérience professionnelle) et l’évaluation de la neurophobie a été faite à l’aide du score neuroQ. Il s’agit d’un score validé pour apprécier la neurophobie [12]. Ce score repose sur 5 items (1- Je trouve que les concepts en neurologie sont difficiles à comprendre ; 2- J’ai confiance en ma capacité à comprendre la neurologie ; 3- En comparaison aux autres spécialités de médecine, je trouve que la neurologie est plus compliquée ; 4- J’ai confiance en ma capacité à étudier la neurologie ; 5- Je trouve qu’il est difficile d’appliquer les connaissances théoriques en neurologie à l’examen clinique du patient). Les réponses pour chaque item sont cotées de 1 à 5. Le score minimal est de 5 et le score maximal et de 25. Un sujet avec un score supérieur à 16 a été considéré comme neurophobe et un score supérieur à 18 a été qualifié de neurophobie sévère.

Le questionnaire a été préalablement validé par les investigateurs. A partir du logiciel Google forms, les données ont été exportées et analysées sur Microsoft Excel. Pour les variables quantitatives, nous avons calculé des moyennes, des écarts-types et des intervalles de confiance. En ce qui concerne les variables qualitatives nous avons rapporté les fréquences. Les moyennes ont été comparées à l’aide du test de T-student.

Considérations éthiques

Les autorisations nécessaires auprès des autorités compétentes ont été obtenues avant la réalisation de l’étude. Les participants ont été informés de la nature de l’étude et ont donné leur consentement éclairé avant de remplir le questionnaire. L’anonymat et la confidentialité des répondants ont été strictement respectés tout au long du processus de collecte et d’analyse des données.

RÉSULTATS

Nous avons obtenu 59 réponses sur une population de 83 médecins internes et urgentistes aux urgences médicales sur notre période d’étude soit 71,08% de taux de réponses.

Caractéristiques sociodémographiques

La majorité des répondants étaitdes internes soit 51 sujets (86,44%), tandis que 8 (13,56 %) étaient des médecins urgentistes. L’âge moyen des participants était  de 29,74 ans avec des extrêmes allant de 23 à 56 ans. Notre population d’étude a été constituée de 31 (52,54%) sujets de sexe masculin et de 28 (47,46%) sujet de sexe féminin. La moyenne du nombre d’années d’expérience professionnelle était de 3,27 (+/- 1,99) ans avec des extrêmes de 1 an à 10 ans. Plus de la moitié des sujets soit 53 (89,83%) avait moins de 5 années d’expérience professionnelle (figure 1).

Prévalence de la neurophobie

L’analyse des différents items du score neuroQ (figure 2) a permis de déterminer les resultats par item suivant : A l’item « Je trouve que les concepts en neurologie sont difficiles à comprendre », nous avons noté 13 sujets d’accord, 4 sujets tout à fait d’accord, 32 sujets pas d’accord, 3 sujets fortement en désaccord et 7 sujets ni d’accord ni en désaccord. En ce qui a concerné l’item « J’ai confiance en ma capacité à comprendre la neurologie » ; nous avons noté 29 sujets d’accord, 24 sujets tout à fait d’accord, 2 sujets pas d’accord et 4 sujets ni d’accord ni en désaccord. A l’intitulé « En comparaison aux autres spécialités de médecine, je trouve que la neurologie est plus compliquée »; nous avons noté 16 sujets d’accord, 4 sujets tout à fait d’accord, 27 sujets pas d’accord, 3 sujets fortement en désaccord et 9 sujets ni d’accord ni en désaccord. Portant sur l’item « J’ai confiance en ma capacité à étudier la neurologie »; nous avons noté 38 sujets d’accord, 16 sujets tout à fait d’accord, 2 sujets pas d’accord, 2 sujets fortement en désaccord et 1 sujets ni d’accord ni en désaccord. A l’item « Je trouve qu’il est difficile d’appliquer les connaissances théoriques en neurologie à l’examen clinique du patient »,  nous avons noté 16 sujets d’accord, 2 sujets tout à fait d’accord, 24 sujets pas d’accord, 6 sujets fortement en désaccord et 11 sujets ni d’accord ni en désaccord .

L’analyse du score de neuroQ a permis de retrouver 55 sujets non neurophobes soit 93,22% des cas (Tableau 1). Nous avons noté 4 sujets neurophobes (6,78%) parmi lesquels un seul avait une neurophobie marquée. Il n’y pas eu de différence statistiquement significative des moyennes des scores neuroQ entre les internes et les médecins urgentistes au seuil alpha de 5% (p=0,30). A la question de savoir pourquoi la neurologie était considérée comme une matière difficile, les principales raisons évoquées (figure 3) ont été : le besoin de connaitre la neuro anatomie (n=31) ; le besoin de connaitre la neurophysiologie (n=24) et le besoin d’être en situation pratique (n=21).

Discussion

Ampleur de la neurophobie

Notre étude a permis de noté 6,78% de sujets neurophobes. Selon une revue systématique et méta-analyse de la littérature en 2024, la neurophobie est largement répandue chez les étudiants et les jeunes médecins, sa prévalence globale est estimée à 46% [3]. Dans une étude réalisée chez les médecins résidents aux urgences à Aragon, 27,6% [13] des médecins déclaraient souffrir de neurophobie. Cette différence de prévalence avec nos résultats pourrait être en lien avec les différences méthodologiques notamment sur les scores utilisés et sur la définition de la neurophobie selon les scores . Dans l’étude menée aux urgences d’Aragon, [13], en comparant la neurologie avec les autres spécialités, il était devenu évident que la neurologie se démarque de manière significative. Elle était perçue comme la discipline la plus difficile et c’était l’une des spécialités où ils se sentaient le plus incertains lors de la pose d’un diagnostic ou d’un examen physique [13]. Dans notre contexte de travail, peu d’études se sont intéressées à la neurophobie chez les étudiants en médecine, afin d’en apprécier l’évolution et les retentissements chez les médecins titulaires.

Raison de la neurophobie

Le besoin de connaitre la neuro anatomie; le besoin de connaitre la neurophysiologie et le besoin d’être en situation pratique ; ont été les principales raisons de la neurophobie dans notre travail. Cette étude représente la première étude réalisée sur la neurophobie chez les médecins aux urgences médicales en Côte d’ivoire. Une étude réalisée chez les étudiants en médecine à Abidjan a noté comme raisons principales de la neurophobie : le besoin de connaitre les bases des neurosciences, le besoin d’être en situation pratique et la complexité de l’examen clinique [5]. Bien vrai que la prévalence de la neurophobie soit plus faible dans notre étude, les raisons de celle-ci ne semblent pas différer de celles des autres études. Ainsi, dans l’étude réalisée chez les médecins urgentistes à Aragon [13] les principales raisons identifiées comme causes de leurs craintes et de leurs difficultés à l’égard de la neurologie étaient le type de patients et de diagnostic (62 ; 46 %), l’enseignement principalement théorique pendant leurs années universitaires (61 ; 46 %), suivi de la complexité des neurosciences fondamentales (physiologie, biologie et biochimie) (54 ; 40 %) et de l’exposition limitée aux patients neurologiques (49 ; 37 %). La revue systématique et méta-analyse de la littérature [3] avait noté en ce qui les raisons de la neurophobie, une association significative entre la difficulté et la complexité de la neuroanatomie, la nécessité de connaître les neurosciences de base, l’enseignement insuffisant et l’exposition limitée aux patients neurologiques. La prise en compte des raisons de la neurophobie devrait permettre aux systèmes éducatifs de mieux orienter le contenu et les axes de formation de la neurologie.

Conséquence de la neurophobie

Les cliniciens atteints de neurophobie peuvent se sentir mal à l’aise de gérer les maladies neurologiques, ce qui peut entraîner des références inutiles et des soins fragmentés pour les patients [11]. La neurophobie chez les médecins urgentistes et les internes des hôpitaux aux urgences médicales pourraient concourir à un retard ou un défaut de prise en charge en lien avec un défaut d’interprétation des symptômes et des signes présentés par les patients. Un autre effet indésirable de la neurophobie est celui de « trop de médicaments » associé à des examens paracliniques de plus en plus puissants mis au point pour le diagnostic d’affection neurologique. Ainsi, un manque de neurologues et une neurophobie de la part d’autres médecins, entraîneront une utilisation abusive et mal dirigée de ces examens paracliniques si les médecins ne sont pas correctement formés, en particulier dans les soins primaires [1].

Dans des pays avec des ressources limités et des populations avec des revenus faibles, l’accent devrait donc être mis sur l’amélioration de la formation aussi bien pré et post doctoral afin non seulement d’atténuer la neurophobie mais aussi, de limiter les dépenses liées aux soins et améliorer la prise en charge des patients.

Conclusion

La neurophobie est un phénomène mondial qui influence les étudiants en médecine au cours de leur étude médicale mais aussi les médecins dans leur activité. Les patients de neurologie aux urgences posent le problème de pronostic vital nécessitant des prises de décision rapides . La neurophobie pourrait avoir un impact sur la prise en charge des patients aux urgences médicales présentant des affections neurologiques. La connaissance des facteurs incriminés de la neurophobie devrait permettre aux systèmes éducatifs d’élaborer des stratégies en vue de leur réduction.

Conflit d’intérêt : les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt.

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